Dienne : Les auvergnats de Bournezeau

Le sixième jour du mois de novembre 1680, Étienne Sauryt est enterré dans notre cimetière de Bournezeau. Nous ne saurions rien de lui si le curé Avril n'avait pas pour habitude de noter de façon précise l'origine des personnes qui n'étaient pas natives de notre ville. Il nous donne un indice crucial : le dit Sauryt est originaire de la Paroisse de Dienne en Auvergne, diocèse de Saint-Flour.

Il y a là quelque chose qui intrigue. En cette fin de 17e siècle, l'étranger n'est pas le bienvenu dans nos campagnes. Chaque village veille sur sa terre et sur ses jeunes filles. Alors comment la ville de Dienne, que peu d'entre nous peuvent situer sur une carte, semble-t-elle si familière à notre curé ?


Extrait du registre des sépultures de Bournezeau

Page après page, nos registres paroissiaux nous dévoilent d'autres faits troublants. Étienne Sauryt n'est pas le seul auvergnat dont la sépulture a eu lieu à Bournezeau. C'est aussi le cas de Pierre Mesnier le 3 décembre 1692 (en présence d'Antoine et de Pierre Faure aussi d'Auvergne), de Pierre Poudroux le 23 décembre 1693, de Cyr Sauryt le 13 Décembre 1699, de Pierre Charbonnel le 20 Août 1742. Tous ont un point commun : ce sont des chaudronniers. Pourquoi ces auvergnats sont-ils parmi nous ?

Fidèles à notre objectif de donner la parole aux anciens, nous avons recherché un de leurs écrits. Et c'est à l’aide d’un acte notarié passé devant Maître Loyau, notaire à Bournezeau, le 27 octobre 1701, qu'ils vont nous dévoiler un peu de leur vie et un peu de leurs espoirs.( Cf accord page suivante)

Aucun doute, nous avons bien là notre seconde preuve : nos visiteurs viennent de Dienne et ce sont des habitués de notre province. Leur confiance en Bournezeau devait être grande pour qu'ils s'y fassent enterrer et qu'ils viennent y contracter. Leur art est celui de la poislerie. A l'époque, les objets en cuivre et en étain s'abîmaient vite. On faisait alors appel aux chaudronniers ambulants et aux étameurs. Le chaudronnier (autre nom du poislier) réparait les vieux objets en cuivre. Il recevait parfois en échange de son travail de vieux objets démodés. Ils les faisaient fondre pour les remettre au goût du jour et les revendre.


Dienne est une petite commune d’environ 300 habitants,
située entre Murat et le Puy Mary dans le Cantal, à environ 450 Km de Bournezeau.

Accord fait entre Cyr Gandillon, Jean Romans et Cyr Charbonnel du pays d'Auvergne le  27e octobre  1701

 

Par devant les notaires du marquisat de Creil Bournezeau soussignés furent présents en leurs personnes, Cyr  Gandillon, Jean Romand, Cyr Charbonnel les trois marchands poisliers de la province d'Auvergne demeurant ordinairement Jean Romand & Charbonnel au village de Drils et ledit Gandillon à la Buge, le tout en la paroisse de Dienne Sud, province d'Auvergne, diocèse de St Flour …(?) depuis ce lieu avec prorogation de Juridiction par eux dûment fait. Lesquels sont connus de nous notaires pour les avoir vu vendre et fabriquer des marchandises de poisleries depuis trois à quatre ans dans cette province de Poitou. Entre lesquels a été fait l'accord qui suit, à savoir que de leurs bon gré, franche et libre volonté ils se sont entendus pour faire le voyage en Espagne ensemble …(?) provinces ...(?) sous la domination de sa Majesté le très Catholique Roi d'Espagne pour travailler et négocier aux dits royaume & provinces dudit art et métier de poislier. Pour durer la présente société pendant le temps & espace de deux ans consécutifs et sans interruption et commencer ceci au jour & fête de St André qui sera le trentième Novembre prochain & finira à pareil jour de l'année qu'ils ont convenu Mille sept cent trois. Pendant lequel temps les dits Gandillon, Romand & Charbonnel promettent respectivement de s'entraider & servir les uns les autres & de se gouverner tant en santé maladie ou autres besoins et nécessité qu'ils pourront tomber. après et pendant le cours des deux années …(?) vouloir durer la présente société. Comme pareillement se rendront comptes fidèles les uns aux autres de tous les gains ou profits qu'ils pourront faire pendant les deux années de travaux dudit art de poislier que tout autrement sans se pouvoir rien Cacher n'y retirer les uns aux autres sous les peines à celui qui voudrait cacher quelque chose à ses compagnons d'être privé de sa portion dans la chose par lui cachée & recelée et même dans tout ce qui pourra appartenir à la Société, à laquelle Société sera par eux tout apporté tout ce qu'ils pourront avoir entre leurs mains et possession à la fin des deux années pour être le tout partagé entre eux trois par égale portion & autre. En arrêté & accordé entre eux qui ou il arriverait que l'un d'eux voudrait ci après rompre & se dédire du présent traité & société il sera tenu et dûment obligé de payer aux deux autres la somme de soixante livres laquelle sera partager entre les deux qui voudront exécuter ledit traité moitié par moitié sans que cela puisse être réparé peine comminatoire & sera ladite somme de soixante livres payée par celui qui se voudra dédire sans devoir aux deux autres pour redonder à leurs profits … Fait & passé au bourg dudit Creil en Bournezeau. Etude de Loyau ledit notaire le vingt-septième jour du mois d'octobre mille sept cent un avant midi sous le seing dudit Charbonnel & quand aux Gandillon & Romand ont déclaré ne savoir écrire n'y signer de ce enquis par ledit notaire.

L'étameur (ou le rétameur) se voyait confier les couverts en ferraille pour qu'ils soient décapés, puis trempés dans un bain d'étain afin de leur redonner éclat et brillant. Les deux corps de métiers vendaient de petits ustensiles ménagers pour la cuisine et la lessive. Ils attiraient autant par leur travail, qu'ils pratiquaient en plein air, que par les nouvelles qu'ils colportaient d'une province à l'autre.

Comme à chaque fois, ces anciens textes ont de quoi nous surprendre par leur modernité. Il s'agit bien d'un contrat commercial. Le mot société est présent. Les droits et devoirs de chacun sont parfaitement définis et quantifiés en monnaie sonnante et trébuchante. Enfin, le caractère entreprenant de nos marchands a de quoi laisser rêveur. Il devait falloir une sacrée dose de courage pour entreprendre un voyage en Espagne en 1700.

 Nos visiteurs seraient-ils donc seulement de passage à Bournezeau ? Et bien non. Il se pourrait même que certains d'entre nous aient un peu de sang auvergnat dans les veines. Les registres d'état civil attestent en effet que, juste après la Révolution, une famille entière, originaire de Dienne, vint s'installer dans notre commune. La Vendée a souffert. La Vendée a besoin de bras.

 Le 13 prairial de l'an dix (2 juin 1802), un petit Guillaume Charbonnel, fils de Charles Charbonnel, chaudronnier, et de Marie Pubert voit le jour à Bournezeau. Les témoins sont son oncle Guillaume Charbonnel, chaudronnier, âgé de 27 ans, et sa tante Antoinette Charbonnel âgée de 24 ans.

                   
Le bourg de Dienne

Photo Bonnin

La famille entière réside dans notre bourg. Charles Charbonnel changera de profession et deviendra aubergiste. Il a eu un fils et trois filles (Madeleine, Louise et Désirée). Les mariages de cette nouvelle génération vont nous montrer que l'intégration en ce début de 19e siècle n'était pas chose facile. Madeleine épousera en 1821 Guillaume Fournier, un marchand ambulant natif de … Dienne.

Elle reprendra l'auberge de son père et s'éteindra à Bournezeau en 1856. Louise choisira également un nouveau venu dans la commune. La noce aura lieu en 1828 avec Jean Bourbon, scieur de long, originaire de la Creuse, qui réside dans le bourg depuis deux ans. Elle décédera à Bournezeau en 1862. La plus jeune, Désirée, va s'unir en 1840 à Jean Huguet, boulanger né à Thorigny, ayant passé son enfance aux Pineaux, mais demeurant à Bournezeau.


La fontaine de Dienne,
concue par les tailleurs de pierres de la carrière “La Gravière”
exploitée par les “Compagnons du Devoir”.

Photo Bonnin

Le petit Guillaume Charbonnel va marquer les mémoires. Garçon boulanger, il va épouser à 25 ans une riche veuve de Mareuil âgée de 72 ans. Veuf à son tour, il convolera en juste noce avec une jeune femme et donnera naissance à trois fils. Le premier prendra la succession de la boulangerie à Mareuil, le second sera boulanger à Saint-Florent-des-Bois et le dernier boucher à la Châtaigneraie.

Des preuves de cette nature réfutent toute coïncidence. Les actes prouvent qu'un lien fort et oublié a uni notre bourg à celui de Dienne pendant au moins deux siècles. Dès lors, nos regards ne pouvaient que se tourner vers l'Auvergne. Peut-on encore trouver des descendants de nos chaudronniers à Dienne, à Drils ou à la Buge ? Si nos ancêtres se sont rencontrés et ont sympathisé au 17e siècle, alors pourquoi ne pourrions-nous pas faire la même chose quatre siècles plus tard ?

C'est en août 2009 que "Bournezeau" décide de faire les 500 km du chemin inverse. Dienne est située au cœur du Cantal, dans la vallée de la Santoire, à 1050 mètres d'altitude, au pied du Puy Mary, à 10 km de Murat. Elle a été divisée en deux en 1839. Le petit bourg de Lavigérie est issu de cette scission. Les deux communes comptent 400 habitants mais possèdent un vaste territoire avec des prairies perchées à 1800 mètres d’altitude.


“Les longs abreuvoirs de montagne”

Photo Bonnin

L'église romane de Dienne, les maisons rurales en pierre noire, les longs abreuvoirs de montagne, les croix et leur cadran solaire, les croix celtes sur les toits des fermes, la «gravière de Laqueille», les vaches de race Salers, la multitude de sorbiers le long des chemins donnent à l'endroit tout son charme auvergnat.

            
“Les maisons rurales en pierres noires.”

Photos Bonnin

Nous avions annoncé l'objet de notre visite lors de notre réservation à la Boudio, une ancienne ferme transformée avec beaucoup de goût en gîte-auberge par Jean-François Petiot. Il n'en fallait pas plus pour être attendu. Alfred Lantouéjoul, celui que l'on surnomme à juste titre la mémoire vivante de la Santoire, nous recevait chez lui dès le lendemain de notre arrivée. L'homme aime sa vallée. Cela se lit dans son regard et s'entend dès les premiers mots. Il nous a dit ne pas se souvenir des Charbonnel.

 En revanche, la famille Sauris habitait bien ici, au hameau de la Courbatière, jusqu'au début du 19e siècle précise-t-il. Puis il nous a encouragé à aller rendre une petite visite au maire de Lavigérie qui réside à la Buge.

La Buge, le hameau de Cyr Gandilhon : la rencontre pourrait-elle avoir lieu à 300 ans d'écart ? Les présentations ont été faites au pied du tracteur : «Le maire c'est moi. Je m'appelle Philippe GANDILHON. Que puis-je pour vous ?»


“Les sorbiers le long des chemins”

Photo Bonnin

Quelques instants plus tard, nous lisions ensemble l'acte que les chaudronniers auvergnats ont laissé à Bournezeau. Dès lors, une certaine émotion était palpable. Nous avons été cordialement invités à rentrer dans la salle de séjour. Et là, c'est avec des yeux admiratifs que nous avons découvert exposé au cœur de la maison, l'arbre généalogique de la famille.


A chaque construction, une signature était faite par une croix, celte ou autre, suivant l’origine de l’ouvrier.

Photo Bonnin

Depuis le 15ème siècle les Gandilhon, génération après génération, ont été fidèles à leur village. M. le maire, qui est aussi administrateur de la Caisse du Crédit Agricole du Centre pour la ville de Murat, a pris le temps de nous exposer ce que représentait ce lieu :

« Vous êtes ici dans la maison mère des Gandilhon. Vous voyez autour de vous les portraits et les armes de la famille. Le plus connu d'entre nous a été le poète arverne Camille GANDILHON GENS D'ARMES (1871-1948). Il a choisi son nom d'artiste en référence à notre histoire. Nous étions en effet les gens d'armes du seigneur de Dienne. Il s'est illustré entre autres en participant activement au journal l'Auvergnat de Paris. »

Nous avons appris depuis que c'est en partie grâce à lui que ce journal se fit le dépositaire des archives du régionalisme à Paris.

« Nos ancêtres étaient des étameurs. Leur destination de prédilection était bien l'Espagne. Ils allaient jusqu'en Castille. Mais ils n'avaient pas besoin de deux ans pour faire le voyage. C'est chaque année qu'ils faisaient l'aller et retour. »


Une croix et son cadran solaire

Photo Bonnin

Dienne et Bournezeau ont donc bien partagé un peu de leur histoire. Pourquoi ces hommes ont-ils choisi notre commune ? Nous ne le saurons peut-être jamais. Mais, désormais, la vallée de la Santoire aura une couleur et une saveur particulières pour nous autres, les natifs de Bournezeau.

Pays de chasse, pays de pêche, pays de randonnées, je vous recommande tout particulièrement la montée aux estives et le chemin des Chiron. L'hiver, après avoir ôté les skis, une bonne truffade vous attendra au coin du feu.

Et si vous ne faites pas le voyage, lorsque la bourrée s'invitera dans nos bals, les souvenirs de nos chaudronniers et du poète Camille GANDILHON GENS D'ARMES accompagneront sans aucun doute nos pas.

L'éloge de la cabrette
O source vive de musique
Où s’abreuve le rythme antique
Auquel la bourrée obéit !
O fille des Muses, musette,
Laisse-moi te chanter, cabrette,
Cornemuse de mon pays

Camille GANDILHON GENS D'ARMES


Article rédigé par Jean-Luc Bonnin, originaire de Bournezeau, auteur de l’article sur le feuillardeur. (Voir Au Fil du Temps n°8)

Références :
1-Revue : Nos ancêtres vie et métiers : les artisans du métal.
2-Remerciements :
- M. Philippe Gandilhon Maire de Lavigerie
- Mme Marie-Simone Chanson présidente de la commission histoire de Dienne
- M. Jean-François Petiot pour son accueil au gîte-auberge la Boudio
- M. Alfred Lantuéjol, Agriculteur en retraite, mémoire de la vallée de la Santoire
3-Liens : http://www.gerardtrougnou.fr/?cat=69 (Pour écouter la voix du poète)