L’Abbaye Sainte-Marie de Trizay

  Autrefois à l’écart de tout axe de communication, au fond d’un vallon où coule la rivière le Lay qui se franchit à la belle saison par un gué, se niche un monument remarquable pour notre territoire parce qu’il est le plus ancien encore debout aujourd’hui : Il s’agit de l’abbaye cistercienne de Trizay qui remonte au XIIe siècle, située alors sur la paroisse de Puymaufrais. Aujourd’hui la route de Bournezeau à Sainte-Hermine permet de l’entrevoir juste avant de passer le pont qui enjambe le Lay.

  Reconstituer l’histoire de cette abbaye se révèle être particulièrement délicat du fait de la rareté des documents. Heureusement pour nous, deux érudits, Léon Chaigne et Michel Desmarchelier, ont rassemblé à la fin des années 1960 le peu de sources existantes, dispersées dans plusieurs bibliothèques et dans différents centres d’archives. Ils ont publié leurs travaux dans un vaste article de “L’Annuaire de la Société d'émulation de la Vendée (1970-1971)”. La première partie est constituée d’une étude historique complète de l’abbaye des origines à la fin du XVIIIe siècle écrite par L. Chaigne. La seconde est une étude archéologique très riche menée par M. Desmarchelier complétée par des croquis et des photos.
  Nous allons évidemment nous appuyer largement sur leur article qui est accessible en ligne sur le site internet des archives de Vendée.


L'abbaye de Trizay au début du XXe siècle

(carte postale extraite du site Internet Delcampe.net)

La réforme cistercienne

  
  Nous sommes en plein XIIe siècle, époque où se développe la réforme cistercienne.

  Les cisterciens restaurent la règle de Saint Benoît dans sa pureté originelle en rendant toute sa place à la simplicité, à l'humilité, à la pauvreté et au travail, y compris le travail agricole. Ils réduisent la décoration des églises et la liturgie à l'essentiel : la contemplation de Dieu et la dévotion à la Vierge. Ils veulent se suffire à eux-mêmes et ne faire appel ni à des serfs (hommes non libres liés à leur seigneur) ni à la dîme, impôt pour l’Église auquel sont assujettis les paysans.

  Aussi confient-ils les travaux des champs et des ateliers à des frères convers ou converts (du latin conversus, converti). Issus le plus souvent de la paysannerie, ils sont tonsurés comme les moines mais portent la barbe et surtout ne participent pas à la liturgie. Ils ont seulement le devoir d'assister à la messe dominicale.
  Innovateurs et organisés, les cisterciens valorisent les ressources de la terre partout en Occident, qu'il s'agisse d'irriguer, drainer, défricher, exploiter le sous-sol... Une des abbayes cisterciennes les plus importantes à l’époque est celle de Pontigny en Bourgogne, fondée en 1114.

  Notre abbaye de Trizay est la première filiale créée par Pontigny dans le cadre de l’implantation de l’ordre en Poitou.

La fondation de l’abbaye de Trizay

  
  Le nom Trizay apparait pour la première fois dans les documents avec la naissance de l’abbaye. De quand date sa fondation ? La charte de fondation existe mais elle n’est pas datée. Plusieurs années sont évoquées par les érudits. Léon Chaigneretient l’année 1137 pour sa fondation et l’année 1145 pour sa constitution définitive. Sa consécration a d’ailleurs lieu le 15 août 1145.

  Trois promoteurs sont à l’origine de la naissance de Trizay. Le premier, et probablement l’initiateur, est l’évêque de Poitiers nommé Guillaume Adalelme. Le second est Guichard, abbé de Pontigny. Le dernier acteur n’est autre que le seigneur du lieu : Hervé de MareuilL. C’est lui qui fait donation aux moines de ce territoire avec d’autres terres environnantes. Quelques autres seigneurs locaux suivent son exemple en faisant quelques dons. Ces donations permettent à l’abbaye de bénéficier de revenus fonciers et seigneuriaux. Au XIIème siècle, la baronnie de Sainte-Hermine et celle de Bournezeau dont dépend Trizay, appartiennent à la baronnie de Mareuil.
  La charte de fondation baptise cette nouvelle abbaye “Sainte-Marie du Gué de Trizay”. Elle répond aux critères d’implantation de la plupart des abbayes cisterciennes : proximité de l’eau, zone isolée et boisée, propre aux défrichements et au travail de la terre.

Charte de fondation l’abbaye Sainte Marie du Gué de Trizay

« Au nom de la Sainte et indivisible Trinité. C'est le rôle des prélats de pourvoir au salut et à la paix de leurs sujets, tant clercs que laïcs, non seulement pour le temps présent, mais aussi pour l’avenir le plus lointain. C'est pourquoi, moi Guillaume, évêque de Poitiers par la grâce de Dieu, j'ai donné le conseil, pour la fondation de Sainte-Marie du Gué de Trizay, de la rappeler aux témoins, et de la faire connaître à l'avenir, par la présente charte. Puis à la prière de Dom Guichard, abbé de Pontigny, d'André de Baudiment son moine, et des autres frères qui avaient commencé l’édification dudit lieu, à celle, d'autre part, des fondateurs eux-mêmes, Hervé de Mareuil, Geoffroy de Tiffauges, et Pierre l'Évêque son frère de la Chaize. J'ai garanti cette charte de mon sceau, pour que le don fait aux moines qui y serviront le Christ, demeure libre, tranquille, et bénéfique à jamais.
C'est pourquoi Hervé de Mareuil, poussé par l'esprit de bon conseil, le remords de ses péchés et de sa mauvaise vie, et convaincu par nos arguments, pour le salut de son âme, de celles de ses parents, de son épouse, de son fils et de sa fille, reçut bénignement et dévotement de notre main les moines fondateurs dudit lieu, c'est-à-dire Trizay. Car moi j'ai fait venir ceux-ci dans notre diocèse depuis la maison de Pontigny, modèle de piété sincère, illustration de l'ordre de Cîteaux. Comme un cultivateur avisé, j'ai pris soin de fixer ce jeune plant dans la vigne du Seigneur, pour en boire le vin nouveau dans le royaume de son Père.
Le dit Hervé de Mareuil a donc donné au Seigneur, à sainte Marie, à l'abbé Guichard de Pontigny et aux moines dudit Trizay, dans notre main, le saint siège de l'abbaye elle-même, tel qu'il fut consacré pour le cimetière, après l’avoir acquis par échange, sans violence ni contrainte, en propriétaire de bonne foi. De son propre domaine, il leur a donné toute la terre comprise [dans différents endroits].
(…) Par la suite, il fit don aux religieux d'autres terres, obtenues pour eux par échange ou par achat.
(…) En outre il a concédé à ce dernier le droit de vendre et d'acheter librement et en paix sur tous les marchés de son fief, tout le nécessaire, et, dans l'étendue de sa terre et de ses bois, le droit d’usage en bois d'œuvre et bois de feu, ainsi que le péage des porcs et autres bestiaux, et tout autre besoin.
Semblablement, Geoffroy de Tiffauges et Pierre l’Évêque son frère, dans le cloître des moines de Mareuil, par la plume d'André B audimentde, ont fait don, dans notre main sacrée, à Dieu et à l’abbaye de Trizay, de tout le droit d'usage dans leur bois de la Chaize, pour le bois d'œuvre, le bois dc feu, le pacage des porcs et des bestiaux. Ils ont aussi concédé, pour tout le nécessaire, à l'exception des dons et des ventes, la jouissance libre et pacifique d'une franchise complète sur leur marché de Mareuil. Ce dont sont témoins, Gilbert, évêque dc Poitiers, dans la main duquel le don fut accompli, Guichard, abbé de Pontigny, André de Baudiment, Pasquier, prêtre de Saint-Hilaire, Hervé de Mareuil, Savary Sainbrand. ».

L’abbaye jusqu’au XVe siècle

   
  Dans son histoire sur l’abbaye, Léon Chaigne est très clair. Il écrit :

Sur l’existence réelle du monastère pendant quatre siècles, sa structure, son développement, sur les conditions de la vie régulière, il faut bien avouer notre ignorance. »

  Il évoque la soumission de Trizay au droit de procuration, c’est-à-dire l’obligation de verser une certaine somme d’argent à chaque visite épiscopale. L’abbaye en est par la suite dispensée mais, en contrepartie, elle est taxée de 8 livres pour le passage de légats et 120 pour le droit de décime (le prix d’un cheval pour un chariot est de 3 livres environ au XIIIème siècle).

  L’abbaye possède également à cette époque au moins deux granges conventuelles avec oratoire, une à Rosnay et l’autre à Saint-Jean-de-Beugné. La grange est le regroupement de terres appartenant à l’abbaye autour d’un bâtiment d’exploitation.

  L’abbaye est dirigée par un abbé. Le premier abbé est nommé Jean. Il participe à la création de l’abbaye cistercienne des Châteliers sur l’Ile-de-Ré en 1156.


Abbaye des Châteliers à l’Ile-de-Ré (photo Wikipedia).

  À cette date, Trizay semble avoir dépassé les 12 religieux réglementaires mais ne doit pas être suffisamment peuplée pour créer à elle seule une filiale.

  Le second abbé est Guillaume à la fin du XIIème siècle.

  Le troisième est plus connu car son nom apparaît dans cinq actes datés. Il s’agit de Joubert.

  Ensuite, nous n’avons qu’une initiale : l’abbé G. Celui-ci, avec l’aide de l’évêque de Nantes, reçoit du pape Honorius III, le 8 janvier 1223, la mission délicate d’atténuer l’interdit jeté sur les terres d’Aimery de Thouars et de son épouse Béatrix de Machecoul, dame de Luçon et de la Roche-sur-Yon.

  Jusqu’en 1329, on ne retrouve pas le nom des abbés de Trizay. À cette date, l’abbé de Trizay est cité sans être nommé dans une lettre du pape Jean XXII.

  Dans un autre document émanant des archives vaticanes, le pape Clément VI annonce le décès en 1351 de l’abbé de Trizay, nommé Jean, et son remplacement par un autre abbé nommé également Jean.

  Dans les années 1386 l’abbaye est dirigée par Thibault. Les archives nous donnent encore les noms de Nicolas en 1452 puis de François en 1477.

  L’abbaye a-t-elle souffert de la Guerre de Cent ans ? En l’absence de sources Michel Desmarchelier déclare en parlant de l’église de Trizay :  

« Les guerres médiévales n’ont pas dû l’épargner, mais il est difficile d’évaluer leurs dommages (…) dans l’évolution du bâtiment, car le XVIème siècle lui fut fatal. »

  En effet, les guerres de religion qui s’abattent durant le XVIe siècle ont un impact considérable sur l’abbaye de Trizay.

Les abbés de l'abbaye de Trizay
(de 1137 à 1477)
1er abbé Jean
Abbé vers 1178 Guillaume
Abbé vers 1201 Joubert
Abbé vers 1223 Abbé G.
Abbé vers 1200-1300 ?? Honoré (*)
 Lacunes…
Abbé vers 1350 Jean
Abbé en 1351 Jean
Abbé vers 1386 Thibault
Lacunes ?
Abbé vers 1452 Nicolas
Abbé vers 1477 François
(*) D’après l’ouvrage de Chaillou des Barres, “L’abbaye de Pontigny”, 1844, (site internet Books.Google.net). L’abbé Honoré est inhumé à Pontigny

L’abbaye au début du XVIe siècle


  

  À partir du XVIe siècle, l’abbé de Trizay devient un abbé commendataire nommé par le roi lui-même, c’est-à-dire qu’il en perçoit les revenus sans aucune contrepartie ! Il peut être ecclésiastique ou laïc et ne jamais y mettre les pieds ! De ce fait, il peut totalement se désintéresser des besoins de l’abbaye tout en profitant des bénéfices qu’elle génère.

  En 1508 un inventaire des biens de l’abbaye à Mareuil montre qu’elle est prospère. Cependant en 1520, un religieux de Trizay, Jean Baradeau , quitte l’abbaye pour changer d’ordre : il devient bénédictin et est admis au prieuré de Loudun. Pourquoi ce revirement ? Nous l’ignorons.

  Un autre fait arrivé en juillet 1538 nous laisse à penser qu’un climat d’insécurité commence à gagner du terrain. 

  Il met en scène trois personnes : André Tiraqueau qui est alors sénéchal de Sainte-Hermine au nom du seigneur du lieu Louis de la Trémouille, Jean Bouchet, procureur de ce même seigneur et son greffier Boudin. Alors qu’ils se rendent à l’abbaye de Trizay, des gens ayant le visage barbouillé de suie les dépouillent près du village de la Ranconnière et les laissent totalement nus sur le chemin. Les 3 victimes peuvent rejoindre l’abbaye dans le plus simple appareil. Une enquête est alors menée et on découvre qu’il s’agit d’une vengeance orchestrée par un gentilhomme local, Jehan Regnault, demeurant à la Barre de Saint-Juire, suite à une condamnation prononcée contre lui par Tiraqueau. Trois de ses valets auteurs du méfait sont condamnés à la prison alors que l’initiateur n’obtient qu’un avertissement.

  Est-ce le signe précurseur des violences qui ont agité la 2e moitié du Xe siècle et qui ont dévasté l’abbaye de Trizay ?

Une abbaye dévastée (1568)

  

  La réforme protestante a des répercussions très importantes dans notre région. Beaucoup de nobles y adhèrent, entraînant les familles roturières qui leur sont attachées. L’opposition avec les Catholiques se traduit par une violence destructrice : Trizay comme beaucoup d’autres abbayes et sites religieux, en subit les conséquences.

  À partir des années 1560, « tout le pays compris entre l'Autise, La Châtaigneraie, Pouzauges, Les Herbiers, La Roche-sur-Yon, Le Poiroux, Talmont, Saint-Cyr, Luçon, Le Langon prit les armes, et des bandes munies de hâtons, de haches et de quelques arquebuses, se mirent à piller les églises, à massacrer les prêtres et ceux qui passaient pour de zélés catholiques » (1).

  Le 30 avril 1562, la cathédrale de Luçon et les autres églises de la ville sont dévastées par les Protestants (ou Huguenots).

  Avec ces troubles qui se multiplient et l’insécurité ambiante, l’abbé et les religieux de Trizay abandonnent leur abbaye avant l’automne 1564. Le nouvel abbé commendataire, Guy Chevalier, semble avoir restauré la situation l’année suivante. Elle reste cependant inquiétante avec la présence à proximité de l’abbaye de bandes huguenotes.

Les abbés commendataires de l'abbaye de Trizay
(du XVIe siècle à la Révolution)
Abbé vers 1570 Guy  Chevalier
Abbé vers 1580 René  Guichard
Abbé vers 1610 René de Thorigné
Abbé de 1662 à 1665 (*) Gabriel de Chateaubriand
Abbé entre 1665 et 1685 Jacques Gallier-Garnier
Abbé jusqu’en 1689 Gabriel-Ph. de Froulay de Tesse
Abbé de 1690 à 1734 Jean  Nouet
Abbé de 1736 à 1764 René  Gaborit
Abbé de 1764 à 1789 René-Claude de la Roche-Saint-André
Abbé en 1789 et 1790 Marie-Claude  de Rozan
(*)Années de mandat données par les “Affiche de Poitou” du jeudi 31 mai 1781
 (site internet Gallica.bnf).



  Le 5 septembre 1568 un missionnaire catholique, Nicolas Moquet, est capturé près de Trizay par un chef protestant de Luçon, Pierre Parent. Ce dernier l’enferme dans le château des Moutiers-sur-le-Lay où il est battu, torturé, mutilé du nez, des yeux et des oreilles. Il est tué puis jeté dans le Lay avec son chien qui est resté avec lui. La proximité de la famille Béjarryde la Roche-Louherie qui a embrassé le protestantisme représente également une menace pour l’abbaye.

  En 1568, deux frères Béjarry attaquent les religieux de Trizay. Ceux-ci leur opposent une vigoureuse résistance, puis vont à leur tour les narguer dans leur château de la Roche-Louherie. Un des frères Béjarry y a un bras cassé et se fait faire par la suite un bras de fer. En représailles, Jean de Béjarry, le cadet, revient en force et envahit le monastère. Il pille, saccage et enfin incendie tous les bâtiments.


Le bâtiment des moines au début du XXe siècle avec le dortoir au-dessus de la salle capitulaire en arrière-plan.

(carte postale extraite du site internet Delcampe.net)

  L’abbaye de Trizay ne s’en relève pas. Un procès-verbal rédigé le 30 janvier 1570 fait l’inventaire des ruines et relate les faits. Cela lui permet de bénéficier d’une ordonnance royale complétée par un arrêt du Parlement pris le 3 mai 1571 l’autorisant à utiliser l’argent des taxes auxquelles elle est tenue pour les réparations de l’abbaye.

  Le 18 octobre 1571, elle cède à la baronnie de Champagné-les-Marais des domaines qu’elle possède afin de rebâtir l’église pour la somme de 2 500 livres.

  Un autre document de 1571 signale les « bruslements, saccagements et démolitions survenus en l’église et monastère. »


Une abbaye qui survit jusqu’à la Révolution

  

  Après cette période noire de l’histoire de l’abbaye, le site est dans un triste état de désolation. L’intendant du Poitou, Colbert de Croissydans son rapport sur l’état sur le Poitou en 1664, indique qu’il reste 1 ou 2 religieux à Trizay et que l’église est « désolée et ruinée. »

  En 1720 il ne reste qu’un seul moine !

  L’abbaye n’est plus qu’un “bénéfice” moins rémunérateur : vers 1712, l’abbé commendataire ne perçoit que 3 000 livres environ de revenu ecclésiastique (appelé mense) et l’abbaye seulement 1 000 livres. À titre de comparaison, les revenus des abbayes cisterciennes de Moreilles et de Bois-Grolland (sur la commune du Poiroux) s’élèvent respectivement à 20 000 et 6 000 livres.

  Les abbés qui se succèdent à Trizay déploient plus ou moins d’activité pour faire renaître l’abbaye.

  Guy Chevalier, que nous avons déjà évoqué plus haut, semble avoir montré de la sollicitude vis-à-vis de Trizay. Les abbés qui lui succèdent paraissent au contraire moins enclins à restaurer Trizay jusqu’à l’arrivée de Jean Noueten 1690. La prise de possession de l’abbaye par ce dernier a lieu le 21 mars 1690 devant le notaire de Luçon, Simon Bourdeau, qui en rédige un acte (2). Le prieur de l’abbaye est Dom Langlier mais est absent. Un religieux de l’abbaye y assiste : Martin Damiens qui déclare être « présentement le seul religieux demeurant en ladite abbaye. » Sont également présents : le curé de Puymaufrais Poëron un inconnu nommé François Bouin sieur de l’Humeau qui a signé l’acte, Jacques Pasquet, concierge de l’abbaye, Jacques Gillebert, meunier et « plusieurs autres (…) manants du lieu de ladite abbaye. »


Les 5 signataires de la prise de possession de l’abbaye de Trizay le 21 mars 1690 :
Nouet, Poëron, Damiens, Bourdeau et Bouin.

  C’est alors la période du renouveau de la vie des communautés religieuses. Signe révélateur : la restauration de l’église est accordée par l’évêque de Luçon Jean-François de Lescure le 25 février 1721.

  Si l’on en croit la revue « Mercure de France » de décembre 1734, Jean Nouet décède dans l’abbaye de Trizay le 15 novembre 1734 (3) :  

« Le 15 novembre, Jean Nouet, abbé commendataire de l’abbaye de Trizay en Poitou, de l’ordre de Citeaux, diocèse de Luçon (…) mourut dans son abbaye, âgé de plus de 60 ans. »


Nomination de René Gaborit comme abbé de Trizay par le roi Louis XV.

  La place reste vacante jusqu’à la nomination de René Gaborit comme abbé de Trizay par le roi Louis XV le 27 juin1736 (4)

  Une deuxième lettre signée par le roi le 20 septembre 1736 lui accorde les bénéfices de l’abbaye. Cette lettre laisse à penser que la place a été proposée au “Sieur de Narbonne” qui l’a refusée : 

« Le roi étant à Versailles, ayant fait le choix du Sieur René Gaborit(…) pour remplir l’abbaye de Trizay (…) qui était vacante par la démission du Sieur de Narbonne (5) »

Nous ignorons qui est ce Sieur de Narbonne.

  René Gaborit laisse les travaux de l’abbaye de côté malgré l’opposition des religieux, préférant gérer l’administration du domaine.

  René-Claude de la Roche-Saint-André prend la tête de l’abbaye en 1764. Les religieux sont au nombre de 3 depuis 1768 avec un supérieur nommé F. Degeanne.

  Le nouvel abbé souhaite entreprendre des réparations comme le prouvent deux documents. Le premier est un procès-verbal de visite daté du 24 février 1765 à la demande du nouvel abbé afin d’estimer les travaux à effectuer dans l’abbaye de Trizay (6). Le deuxième fait suite au premier puisqu’il s’agit d’un acte d’adjudication pour les réparations à effectuer, acte passé à Luçon devant le notaire Royer le 10 avril 1765. Trois offres sont faites. La moins-disante est celle de Louis Baranger, maître maçon à la Vineuse, pour un coût de 4 610 livres et 14 sols. Les types de travaux ne sont pas précisés dans l’acte qui est signé par l’abbé et Baranger (7). Nous voyons encore aujourd’hui l’année 1770 sculptée dans le linteau d’une porte dans l’aile sud du réfectoire des moines, preuve que les travaux ont bien eu lieu.

  En 1789 René-Claude de la Roche-Saint-André est remplacé par Marie-Claude de Rozan qui est le dernier abbé de l’abbaye de Trizay. Il refuse de prêter serment de la Constitution Civile du clergé de 1790 et choisit d’immigrer. Il y a alors 5 religieux à Trizay : le prieur Dom Depagny qui n’est pas présent à l’abbaye ; le sous-prieur Dom Prudent ; Jérôme-Claude Poncet qui prête le serment et devient curé “intrus” à Fougeré, Mareuil, Rosnay puis Péault ; Jean-Baptiste-Joseph Pothin qui refuse le serment et s’exile ; le cinquième, Dom Minet qui n’a pas laissé de traces.

 
Sépulture du domestique de Trizay le 5 décembre 1786

  Cette liste de noms nous est donnée par un document important pour l’histoire de l’abbaye. Il s’agit de l’inventaire daté du 6 janvier 1790 qui a pour but de référencer l’ensemble de ce que possède l’abbaye dans le cadre de la vente des biens de l’église voulue par les Révolutionnaires. C’est dom Prudent qui en est l’auteur.

  Ajoutons que l’abbaye a tenu un registre des sépultures entre 1786 et 1787. Un seul acte y est inscrit : le décès de Jacques Reverseau, domestique et inhumé dans le cimetière de l’abbaye le 5 décembre 1786 (8). Le jardinier de l’abbaye, Nicolas Bernardeau, en est témoin. Comme pour l’inventaire, le registre est tenu par Dom Prudent qui signe comme supérieur de Trizay. L’intérêt du document est de nous montrer que les religieux sont aidés par des domestiques. Nous voyons de plus qu’en 1690 l’abbaye a un concierge. Combien y a-t-il de domestiques ? Y en avait-il dès la naissance de l’abbaye ? Impossible de le savoir. D’autres registres ont sans doute été tenus auparavant mais il n’en reste aucune trace.

  L’inventaire de 1790

  

  L’inventaire ou la déclaration du 6 janvier 1790 nous donne la composition du domaine de Trizay : bâtiments, cours, annexes de l’enclos conventuel, jardins avec le potager, verger, parterre et bois autour de Trizay (bois du Batteau, de la Mesnerie, de la Bergerie et de la Papinière).

  Ensuite sont répertoriés les marais, les terres, les vignes, les métairies et borderies qui lui apportent un revenu. Citons par exemple la métairie de la Papinière, de l’Audrière, du Bois-Morin, la borderie de la Chatterie, etc. Ajoutons dans les revenus les taxes et devoirs que l’abbaye perçoit en argent ou en blé et volailles comme le cens, les rentes. Le total des revenus s’élève à 6 085 livres.

  Pour les dépenses, l’abbaye doit payer les décimes du clergé, les émoluments du garde, les frais de réparations des métairies et d’autres charges féodales. Le total s’élève à 868 livres.

  La déclaration énumère encore ses possessions dans 18 paroisses dont Bournezeau (les terres du Beugnon et de la Morlière), les Pineaux (terre de la Guyornière, la métairie de la Foire et le Pré-Pineau), Puymaufrais (taxes féodales sur la paroisse, les terres de l’Augoire et la Mesnerie, le fief de la Ricotière, de la Fraignaie et la Vendrennière, le domaine de la Commanderie et la seigneurie de la Papinière) et Saint-Vincent-fort-du-Lay (moulin de Chenillac, terre du Pont-Guérin et droits sur Saint-Pierre).



Vue d’ensemble de l’abbaye de Trizay en 2020

(photo site Tourisme Pays de Chantonnay).

  La déclaration se termine par l’état du mobilier du salon à manger au pressoir en passant par la cuisine, la chambre des hôtes, la sacristie et les écuries. L’argenterie, le linge et les 415 volumes de la bibliothèque sont rigoureusement dénombrés.

  Ajoutons que de nombreuses terres appartenant à l’abbaye et donc devenues “Biens Nationaux” sont estimées entre 1791 et 1792. Ainsi le domaine de Trizay, avec 2 de ses métairies, est estimé à 86 350 livres en décembre 1792 (9).

L’abbaye pendant la Guerre de Vendée

  

  Très peu de documents évoquent Trizay pendant l’insurrection (mars 1793-1799) qui s’étend au fur et à mesure jusqu’au Lay. La rivière marque la ligne de démarcation entre la Vendée révoltée (au nord) et la Vendée républicaine (au sud).

  Dès mars 1793, une troupe républicaine traverse le Lay et bombarde au canon le château de la Roche-Louherie de la famille Béjarry qui s’est opposée à la Révolution. Gaspard de Béjarry, chef vendéen, est chargé de surveiller les bords du Lay ponctué de gués. Une garde est peut-être placée près de l’abbaye, au niveau du gué.

  La proximité des 2 armées est bien réelle puisqu’un cultivateur de la métairie du Bois-Sorin, proche de Trizay, est obligé « d’abandonner son domicile à cause des vexations qu’il éprouvait chaque jour tant de la part de nos troupes [républicaines] que celles des brigands » (10).



Trizay en hiver, vue coté est :à gauche le réfectoire, en face le dortoir, à droite le chevet de l’église,

(photo : http://abbayedetrizay.blogspot.com).


  L’abbaye est-elle une nouvelle fois dévastée en ce début d’insurrection ? Est-elle incendiée en mars 1794 lors du passage d’une colonne infernale ? Nous savons que le 29 mars 1794, une colonne républicaine brûle Saint-Ouen, la Mènerie, l’Augoire, la Fraignaie pour prendre ensuite la direction de Saint-Vincent-Fort-du-Lay, puis de Bournezeau. Trizay ne semble pas être sur le parcours (11).

  Le 29 décembre 1799, alors que le conflit arrive à son terme, Charles Caillaud, chef vendéen dès le commencement en mars 1793, est à Trizay. Il écrit à un responsable républicain pour l’informer qu’il prend des subsistances sur le domaine national de Trizay comme l’autorise la suspension d’armes passée entre les révoltés et les Républicains (12).

  Dans quel état se trouve l’abbaye à cette date ? Nous l’ignorons.


L’abbaye du XIXe siècle jusqu’à nos jours


  
L’abbaye de Trizay à partir du cadastre napoléonien de 1825 avec les références de la déclaration de 1790.
Relevé effectué par Michel Desmarchelier

  L’abbaye est achetée à la fin de la guerre de Vendée ou au début du XIXème siècle par François Alexis Jousseaume de Fontenay-le-Comte. Dans quelles circonstances se fait cet achat ? Des recherches au niveau des actes notariés pourraient sans doute lever le mystère.

  Il décède en 1835 et sa succession établie l’année suivante, fait état d’un revenu de 2 533 francs pour sa propriété de Trizay qui est constituée de bâtiments, cour, jardin, terres labourables, prés, pâtis et bois (13).

  Dès lors, les bâtiments de l’abbaye perdent toute

vocation religieuse et deviennent des annexes agricoles pour les exploitants locaux. Cet état de fait perdure jusqu’à la fin du XXèmesiècle.

  Bien évidemment l’usage agricole pendant des décennies, puis son abandon pendant plusieurs années dégradent fortement l’abbaye.

  Depuis 2006 les différents propriétaires qui se sont succédé, se sont attachés à lui redonner son lustre d’antan en effectuant des travaux et en faisant partager leur passion au public lors des journées portes ouvertes.


Que reste-t-il de l’abbaye aujourd’hui ?

  

  Le cloître, traditionnellement formé de quatre galeries, a totalement disparu. En 1570, il est recouvert d’ardoises et ruiné en divers points. En 1736, les quatre galeries existent encore et sont recouvertes de lattes et bois de charpente avec des piliers en mauvais état. Vers 1770, on en détruit trois. Aujourd’hui il ne reste que le puits.

  L’église (ou abbatiale) est par principe située sur la portion du terrain la plus élevée et la plus éloignée du cours d’eau. C’est le cas ici à Trizay comme à Moreilles ou à Bois-Grolland.

  Vers 1137, l’église ou l’oratoire doit être en bois, puis par la suite construite en pierre locale.

  Nous avons évoqué plus haut les destructions des différentes guerres. En 1664, elle est “désolée et ruinée”. En 1721 l’évêque est favorable à des réparations. Quinze ans plus tard, un constat s’impose : rien n’a été fait. Le procès-verbal de 1736 indique que « l’ancienne église qui était bâtie en croix et d’une grandeur assez considérable (…) est dans une totale ruine, laquelle ruine nous a paru être de temps immémorial, y ayant trouvé dans l’emplacement d’ycelle des pieds d’arbre (…) »

  Au début du XIXème siècle, la première partie de l’abbatiale est utilisée comme pressoir et cellier, puis comme grange et étable.


Relevé effectué par Michel esmarchelier.

  Le clocher et le transept n’existent plus.

  L’église a abrité plusieurs sépultures jusqu’au XVIIIème siècle. Une seule pierre tombale est parvenue jusqu’à nous. Nous savons également que François Bouinsieur de l’Humeau a été inhumé dans l’église. Nous ignorons qui est cet homme.


Acte de décès de François Bouin en 1704

(ADV en ligne, registres paroissiaux de Puymaufrais).

  Le bâtiment des moines comprend traditionnellement la sacristie, la salle capitulaire, le parloir, l’escalier du dortoir, l’accès au jardin, la salle de travail des moines et, à l’étage, le dortoir avec ses petites fenêtres en plein cintre que nous pouvons toujours voir aujourd’hui.

  L’aile du réfectoire est reconstruite dans les années 1770. Déjà en 1570, cette aile est « un grand corps de logis tenant (…) du cloître et d’un bout du dortoir (...) en partie ruiné et découvert. »

  
L’église sur toute sa longueur

(photo M. Vincendeau : http://www.mesvoyagesenfrance.com).

  Des destructions plus ou moins récentes, au cours du temps, ont malheureusement modifié en profondeur ce bâtiment. Néanmoins la salle capitulaire a gardé encore aujourd’hui un charme certain avec ses trois arcatures brisées (ou petites arcades).


Estampe de 1866 d’Octave de Rochebrune représentant la salle capitulaire et le dortoir de face,
et le réfectoire du 18ème siècle sur la droite

 (site internet Gallica.bnf).

  Rappelons que l’année 1770 est sculptée dans le linteau de la porte du réfectoire donnant sur le parterre sud (du côté du Lay). En 1789 les travaux ne sont pas terminés comme le prouve un bail signé cette année-là indiquant que le preneur de la métairie de la Papinière doit verser la somme de 3 600 livres à l’abbaye « pour aider à parachever une partie des bâtiments neufs. » La Révolution française a mis un terme aux travaux.

  Le bâtiment se compose au rez-de-chaussée d’une cuisine avec une grande cheminée, d’une salle à manger, d’un couloir, d’un vestibule avec un escalier de pierre blanche et de petites pièces dont une servant de boulangerie avec un four.

  L’étage est réservé aux hôtes et est composé de plusieurs chambres. Celles au-dessus de la cuisine et de la salle à manger ont servi à la fin du XVIIIe siècle. Elles conservent leur cheminée et leur carrelage de terre cuite. Trois autres chambres ne sont pas achevées.


L’aile du réfectoire avec la salle capitulaire à gauche.
Le cloître se trouvait au niveau de la pelouse, autour du puits

(photo M. Vincendeau : http://www.mesvoyagesenfrance.com).

  Cette partie de l’abbaye, plus récente que le reste, est la mieux conservée.

  Les dépendances sont nombreuses mais n’ont pas résisté au temps. Nous allons en citer quelques-unes (voir plan de 1790-1825).

  Les structures d’accueil (logis du portier, hôtellerie, le bâtiment des convers…) ont disparu. À l’écart de l’abbaye, la borderie de Trizay a servi à loger l’abbé commendataire au début du XVIème siècle avant qu’il ne choisisse la maison de la Papinière. Dans l’avant-cour, une écurie et les dépendances d’un moulin à eau ont également disparu. Ce moulin a été emporté par une crue le lundi 26 novembre 1770 comme l’atteste le curé de Puymaufrais, Dufresne :

  

« L’an 1770 le 25 novembre la rivière du Lay fut si grande qu’elle emporta les moulins à eau du Berg, de Poïlfeu, la Place, la Rochette, de Trizay, Esnard, la limouzinière, Lanté, Piaux. L’eau commença à augmenter le dimanche au soir et les moulins furent emportés le lundi à 3 et 4 heures après midi (14). »

Il n’a pas été reconstruit.

  À droite de l’entrée actuelle, perpendiculaire à l’aile du réfectoire, un bâtiment existe toujours : en 1790, il s’agissait de l’orangerie et du colombier.

  Il faut également s’imaginer que l’abbaye de Trizay est entourée d’un mur d’enceinte relativement élevé comme toutes les abbayes cisterciennes. Dès 1736, ce mur est déjà en partie en ruine. Aujourd’hui il n’en reste plus rien.

  Le temps et les hommes ont été impitoyables envers l’abbaye de Trizay mais elle est toujours là, près de 900 ans après sa création, malgré ses blessures et ses mutilations... Et tout laisse à penser qu’elle a près d’elle aujourd’hui des passionnés qui agissent pour la protéger !

      Vincent PÉROCHEAU

  
  
   Sources :
- “Annuaire de la Société d'émulation de la Vendée”, 1970-1971, L. Chaigne et M. Desmarchelier
- “Les granges de l'abbaye cistercienne de Gimont (milieu XIIemilieu XIIIe siècle)”, Martine Lacaze.
(1) “La Vendée à travers les âges”, Louis Brochet.
(2) ADV, site internet – Notaires de Luçon – Étude E – Simon Bourdeau.
(3) Books.google.fr : “Mercure de France”.
(4) ADV, site internet – 81J – Fonds Gauly  –  81J183 – Lettre patente du roi – page 6/16.
(5) ADV, site internet – 81J – Fonds Gauly  –  81J183 – Brevet du roi – page 8/16.
(6) ADV, site internet – 81J – Fonds Gauly  –  81J188 – Procès-verbal de visite de Trizay – pages 16 et suivantes.
(7) ADV, site internet – Notaires de Luçon – Étude E – J.F. Royer
(8) ADV, site internet – État civil de Saint-Vincent-Puymaufrais – Abbaye de Trizay.
(9) ADV, site internet – Clergé régulier – Ordre de Cîteaux
(10) ADV, côte L.896, séance du 9 prairial an 2 (28 mai 1794).
(11) ADV, côte L.1351
(12) Collection Dugast-Matifeux, série 27, document 124.
(13) ADV, site internet – Succession – Registres de Chantonnay.
(14)  Registres paroissiaux de Puymaufrais, mairie de Bournezeau (annotations fin année 1778).