Émilienne SALMON, sage-femme à Bournezeau (1931-1959)

  Lors d’une réunion de la Commission histoire, une de ses membres, Louisette GUYONNET, nous a fait partager la vie de sa mère, Émilienne SALMON qui a été sage-femme à Bournezeau pendant près de 30 ans. Nous ne pouvions pas laisser dans l’oubli ce parcours extraordinaire de cette femme émancipée avant l’heure à bien des égards.
  Émilienne est née au village de la Pelonnière sur la commune de Fougeré, le 23 février 1908. Elle épouse à Bournezeau en 1936 Alphonse CHAT-VERRE, boulanger dans la commune. Ils vont habiter au 18 rue du château (il y a quelques années s’y trouvait la boulangerie SICOT).  
   D’abord couturière dans ses jeunes années à Fougeré, Émilienne SALMON décide vers l’âge de 20 ans de devenir sage-femme. Elle va alors à Nantes suivre des cours à la maternité de l’Hôtel-Dieu. Une de ses enseignantes est Mme HALLIER. Le témoignage de Mme BERTHELOT, femme de ménage et servante dans les années 40 à l’Hôtel-Dieu, évoque cette enseignante : <

   « J’ai gardé de Madame HALLIER le souvenir d’une personne d’une extrême bonté, cherchant toujours à limiter ou éviter les conflits malgré le handicap que lui avait occasionné du fait d’une maladie une surdité marquée. Surdité qui ne l’empêchait pas de donner aux élèves sages-femmes des cours très appréciés. »

  Louisette GUYONNET a conservé le cahier de cours de puériculture de sa mère, cours dispensé déjà à cette époque par Mme HALLIER. Émilienne SALMON l’a rédigé avec une très belle écriture et beaucoup de soin.


   

   
Exemples de quelques pages du cahier de cours de puériculture d’Émilienne SALMON
(Document appartenant à Louisette GUYONNET)

     Après ses études et son diplôme obtenu, Émilienne devient sage-femme, d’abord à la clinique du Boccage à Nantes, puis en milieu rural, autrement dit à domicile. Elle a raconté à sa fille ses débuts, nous dévoilant la réalité des accouchements à Bournezeau dans les années 1930. Voici le récit de son premier accouchement qui a eu lieu à Fougeré le 16 décembre 1931. :
 

« Début d’une sage-femme en 1931, installée dans un petit bourg de campagne à la suite d’une collègue fatiguée, Mme CALLEAU.
1ère naissance : la cuisine (salle d’accouchement) après l’hôpital, il fallait préparer l’essentiel avec les moyens du bord, ce qui fut un apprentissage pour l’avenir. Je n’avais jamais vu la future maman, la distance était de 2 km, c’était une 3e pare, donc un accouchement normal. Je me demandais quelle était la présentation du fœtus. Aujourd’hui je n’ai plus le souvenir des accouchements normaux, à part le premier. Les dystociques, je ne les ai pas oubliés. A cette époque l’hiver était rude dans ces grandes pièces de ferme. Les naissances se faisaient dans les chambres. Seule la cheminée réchauffait la pièce. Le lit de l’accouchée était dans un coin éloigné du chauffage.
Après la naissance, la patiente était continuellement découverte et grelottait sans arrêt. J’ai dû inventer la couverture chauffante avec un drap (une berne) plié en quatre devant une grande flambée, devant la cheminée. Ce drap, posé sur le ventre et les cuisses de l’accouchée, était bien accueilli et très réchauffant.
Le nouveau-né : Dans ces pièces, la chaleur passait avant l’alimentation. La grand-mère recevait le nouveau-né sur les genoux et lui enfilait une chemise de toile qu’elle avait chauffée auparavant. Pendant ce temps je terminais les soins de la patiente. »



  Louisette GUYONNET conclut ainsi la vie de sa mère :

  

« Émilienne CHAT-VERRE, ma mère, a donc pratiqué de 1931 à 1960. Elle a terminé la dernière année à la maternité des Sables-d’Olonne. Pendant la guerre, c’est souvent à bicyclette (l’essence manquait) qu’elle allait faire les accouchements. A cette époque elle avait une 202 Peugeot. La France étant occupée, il a été peint une croix rouge sur l’aile de la voiture.
Sa vie a donc été très riche et très laborieuse car quand elle revenait à la maison, elle devenait la femme du boulanger.
Elle est décédée à 92 ans le 13 janvier 1999. »


Première page des relevés d'accouchements effectués par Émilienne Salmon
(Document appartenant à Louisette Guyonnet)

Émilienne Salmon dans sa voiture Licorne.
(Photo prise vers 1935-1936 et appartenant à Louisette Guyonnet)

  Émilienne a noté, dans un cahier que conserve précieusement sa fille Louisette, les accouchements qu’elle a effectués, avec le nom des familles, le lieu de l’accouchement et le sexe de l’enfant. De décembre 1931 à mai 1937 elle a effectué 336 accouchements. ; 43 en 1938 ; 39 en 1940 dont des réfugiés ; 45 de janvier à août 1944 ; 43 de janvier à avril 1947.

  Pour les années 1939, 1941, 1942, 1943, 1945 et 1946, Émilienne n’a pas répertorié les accouchements effectués et cesse définitivement de les relever après avril 1947.

  Parcours passionnant pour cette femme ouverte à la modernité, ouverture d’esprit que l’on peut expliquer sans doute par ses études à Nantes. Moderne et émancipée car Émilienne SALMON acquiert le 16 avril 1935 sa première voiture de la marque Licorne. Une femme avec le permis de conduire et sa propre voiture en 1935 ! Elles ne devaient pas être nombreuses en Vendée à cette époque !

     Louisette GUYONNET nous a permis de replonger dans un passé qui n’est pas si lointain mais qui est bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. Depuis les années 60, les naissances se font dans les maternités et aujourd’hui, très peu de naissances ont lieu à domicile. Émilienne SALMON a connu cette transition puisqu’elle a fini sa carrière à la maternité des Sables-d’Olonne. Regrettait-elle ses tournées rurales en voiture au plus près des familles ou voyait-elle ce changement comme un progrès pour le bien des bébés et des mamans ?

   Vincent PÉROCHEAU

Sources :
- Souvenirs d’anciens, De la ferme familiale à la maternité de 1943, Hélène Berthelot (site internet).
- Archives personnelles de Louisette GUYONNET.