Abel LAURENT (père),
un réfractaire au S.T.O. (Service du Travail Obligatoire)

  Il est bon de rappeler, que le S. T.O., ou Service du Travail Obligatoire, fut instauré en France, par la loi du 16 février 1943, durant l'occupation de la France par l'Allemagne nazie, par réquisition et transfert vers le Reich allemand, de centaines de milliers de travailleurs français, contre leur gré, afin de participer à l'effort de guerre allemand, car les revers militaires sur le front de l'est, exigeaient l'envoi toujours plus important de soldats allemands. (Voir dans le n°29 Au Fil du Temps) En conséquence, pour maintenir l'activité des usines, de l'agriculture, des chemins de fer, etc. l'Allemagne chercha des solutions pour fournir les bras nécessaires. Les personnes réquisitionnées dans le cadre du STO étaient hébergées, accueillies dans des camps de travailleurs localisés sur le sol allemand. C'est le pouvoir allemand qui imposa au gouvernement de Vichy, la mise en place dudit S.T.O. De fait, les travailleurs français furent les seuls d'Europe à avoir été requis par les lois de leur propre état, et non par une ordonnance allemande. Cela doit nous faire réfléchir sur l'histoire, sur ce que notre mémoire doit porter.

  La convocation

 
  Après ce petit préambule, nous entrons dans une histoire de notre territoire, qui me touche d'une manière plus personnelle : l'histoire d'un homme ordinaire, un de ceux qui refusèrent de partir en Allemagne pour travailler, dans son cas, dans une usine d'armement.
  Mon père Abel, fils de Paul LAURENT et de Élise TRIEAU, est né le 11 avril 1923 dans le bourg de Saint Vincent Puymaufrais. Son prénom n'a pas été choisi au hasard ! C'était un hommage à son oncle paternel dénommé Abel, “Mort pour la France” à Montigny-sur-Vesle, département de la Marne, en avril 1917, à l'âge de 23 ans ; et dont le corps fut rapatrié au cimetière de Saint Vincent Puymaufrais en 1921.
  Après sa scolarité à l'école publique du bourg, sous la direction de Madame C, mon père apprend le métier de menuisier-charpentier, aux côtés de son père Paul, dans le bourg de Puymaufrais.
  Alors que la France est occupée, il reçoit un courrier daté du 13 août 1943, lui indiquant qu'il est requis pour l'organisation TODT et doit donc se présenter à la gare de La Roche-Sur-Yon, le 19 août 1943 à 9 h 30.
  
   L’organisation TODT, mise en place en Allemagne, s'orienta particulièrement, à compter de 1942, dans le développement de la construction du Mur de l'Atlantique, de bases sous-marines, et au développement des nouvelles armes destructrices V1, V2, V3. Tout un programme !)
  Mais mon père n'a pas obéi, bien conscient des risques qu'il prenait, pour lui, et pour ses parents.
  Quelles ont été ses motivations pour le pousser à prendre une telle décision ? Je ne sais plus. Peut-être le fait d'avoir entendu les récits de son père combattant de 14-18 ?
  Peut-être le fait, aussi, de n'avoir jamais connu son oncle Abel ?


La convocation reçue en août 1943  

  Le camouflage au Landreau

  Toujours est-il qu'il part se cacher (se camoufler comme il disait) dans la commune du Landreau, au sud de Nantes, en Loire-Inférieure à l'époque, chez Madame Marthe MARCHAND.
  Là aussi, je ne me rappelle plus bien le lien qui unissait cette dame à notre famille. Étaient dans la confidence, ses parents bien sûr, sa fiancée Odette MORAND, ses futurs beaux-parents Henri et Marthe MORAND du village de la Mènerie ; et l'abbé Eugène GEFFARD curé de Puymaufrais et ami de la famille.
  Mais le 24 août 1943, un nouveau courrier rédigé en allemand avec sa traduction en français, arrive à Puymaufrais (actuellement le 22 rue principale) avec l'injonction de se présenter à nouveau à la gare de La Roche-Sur-Yon, le lundi 30 août 1943 à 9 h 00.

 
La traduction en français du nouveau courrier

 
  Les menaces étaient on ne peut plus claires et mon grand-père Paul, se retrouva menacé d'être envoyé en Allemagne à la place de son fils. Feignant d'ignorer la situation, il adressa un courrier au Commissariat Général à la Main-d'œuvre Française en Allemagne, délégation de la Vendée dans lequel il demandait des explications sur la “disparition inquiétante” de son fils ! Il reçut une réponse le 07 septembre de cette même année.


La réponse de l'État Français datée du 7 septembre 1943

  On peut supposer, à la lecture de ce document, que le délégué départemental avait des doutes sur la sincérité du courrier adressé par mon grand-père et la véracité des faits concernant ces évènements...
  L'affaire en resta là, même si dans le bourg certains avaient eux-mêmes des doutes. Une dame, fille d'un ancien combattant de 14-18 et fidèle du Maréchal PÉTAIN, n’a-t-elle pas dit en parlant de mon père : « Si on a besoin de lui, on saura bien où le retrouver... »
  Mon père, jusqu'à la fin de ses jours, en 1988, n’a jamais porté cette femme dans son cœur, c'est peu de le dire !!!
  De juillet 1943 à novembre 1944, mon père était en possession d'une fausse carte d'identité (voir page suivante), délivrée par le secrétaire de mairie du Landreau. Cet homme-là, à sa manière, résistait lui aussi. Pour ce faux document les initiales avaient été conservées : AL : comme Abel LAURENT, mais aussi comme Albert LETOURNEUR. Pourquoi ? Là aussi je ne me souviens plus de la raison exacte.

 
La fausse carte d'identité

  Ce secrétaire de mairie fut invité, en signe de reconnaissance et de gratitude, au mariage de mes parents, au sortir de la guerre, le 22 janvier 1946, jour de la Saint Vincent !
  Durant toute cette période de camouflage, mon père poursuivit son métier de charpentier.
  Mon père n'a jamais fait la moindre démarche pour être reconnu officiellement comme réfractaire au S.T.O., pour obtenir une quelconque médaille. Ce fut sa façon à lui, de résister, avec tous les risques que cela comportait à l'époque.

  Mademoiselle Janvier

  Pour l'anecdote, au Landreau, il rencontra, chez Madame Marthe Marchand, une demoiselle JANVIER, jeune institutrice, tout juste diplômée. Elle déclara : « Je suis nommée dans le Massif-Central, à Puy...Maufrais !!!» Ce à quoi ses interlocuteurs lui répondirent : « Mais non, Puymaufrais, c'est en Vendée ! » Des années après la guerre, et son passage comme institutrice à Puymaufrais, Mlle JANVIER, devenue entretemps Mme MOLLET, revint souvent dans le bourg saluer M. Paul ROBIN, maire durant cette période d'occupation ; mais aussi pour dire un petit bonjour au “gars”, caché au Landreau, ainsi qu'à ses parents, Paul et Élise.

  Aujourd’hui …

  Voilà une simple histoire de famille... C'est sans doute pour cette histoire et pour avoir entendu à de nombreuses reprises les récits des combats de 14-18, par mon grand-père Henri MORAND, cité à l'ordre de la Nation, médaillé militaire et disparu en 1976, que deux ans après mon élection de maire délégué, en 1995,j'ai adhéré, à la section locale des ACPG-CATM de Saint-Vincent-Puymaufrais, et que j'en assume, depuis peu, la co-présidence avec Monsieur Jacky MOREAU.
  Dans le monde où nous vivons, il est plus qu'important d'entretenir le devoir de mémoire. L'avenir ne se construit certes pas en ayant les yeux toujours rivés sur le rétroviseur, mais les leçons du passé, doivent aussi, nous servir à construire l'avenir.

     Abel LAURENT (Fils !),     avec le concours de Raphaël PELLETREAU