« Nous ne savons rien sur les conditions des ouvriers qui ont travaillé à la construction de cette ligne », précise-t-on à la page 6 précédente, dans l’Historique du chemin de fer. Un témoignage retrouvé permet d’en savoir plus sur l’ambiance de vie de l’époque.
Notre témoin se trouve être Jean-Baptiste G
Ces grands travaux : terrassement de la ligne traversant notre paysage, pose des voies ferrées, construction de pont et viaduc, aménagement de la gare, ne pouvaient se faire sans une main d’œuvre nombreuse attirée de tous horizons, en quête de travail. Il fallait aussi loger ces gens, les nourrir, etc… Quel bouleversement pour un bourg de campagne plutôt calme ! On peut s’imaginer l’effervescence et les conséquences sur la petite vie tranquille des habitants
Voilà le récit qu’Arthur G
« Bournezeau était une commune de trois mille habitants assez calme jusqu’à la création d’une voie ferrée par la Compagnie de Chemins de Fer Vendéens, allant de Bressuire à Napoléon-Vendée, ville dite aujourd’hui La Roche-sur-Yon après s’être appelée, entre les règnes des empereurs, Bourbon-Vendée.
On employait aux terrassements des cheminots étrangers, italiens pour la plupart, querelleurs et jouant aisément du couteau.
Un jour le jeune pandore [Le gendarme Guéniot père] dut se rendre à l’auberge pour arrêter l’un d’eux à la suite d’une bagarre. Avec sang-froid il mit la main au collet du délinquant qui se débattit avec frénésie, soutenu et excité par ses compatriotes. Ils voulurent prendre le sabre de mon père, son képi tomba dans la salle et il fut tiraillé si violemment que son pantalon basané fut déchiré jusqu’à la ceinture.
Mais la poigne était ferme et, malgré ces avanies, le gendarme parvint à traîner son prisonnier jusqu’au cachot de la caserne.
Les italiens avaient trouvé leur maître. Mon père s’en rendit compte peu après, à leur silence, quant il revint parmi eux réclamer son képi.
Parmi ces terrassiers il y avait quelques noirs. L’un d’eux, au cours d’une rixe, blessa un italien avec son couteau, puis affolé, il s’en fut se cacher dans une grange remplie de paille jusqu’au toit.
Mon père se rendit au refuge de [l’africain]. Il l’appelait doucement pour ne pas l’effrayer, puis finalement [le gendarme] se laissa glisser derrière la meule. Tombé presque sur le noir il l’apaisa par des mots raisonnables et l’amena dehors sans difficulté.
[Pendant ce temps] le brigadier faisait le guet au portail, [laissant le gendarme Guéniot prendre les risques.]
Quand le [noir] fut sous les verrous, le chef de brigade osa rédiger un rapport qui chargeait le prisonnier « très dangereux que nous avons maîtrisé, malgré une résistance farouche ».
« Signez cela Guéniot ; vous serez nommé chef de brigade et moi j’aurai la Médaille militaire ».
C’était bien là une variante de la traite des nègres.
Mon père refusa tout net d’aggraver la situation du coupable par un faux témoignage. Savait-on, d’ailleurs, s’il n’avait pas été provoqué par les italiens très irritables ?
Le gendarme n’avait plus à espérer d’avancement tant qu’il aurait le même chef, mais celui-ci partit sans avoir la Médaille militaire.
Il fut remplacé par un brave chef de brigade nommé Couras *, très débonnaire »...
Arthur G
*Le brigadier C